Amaxophobie : comprendre la peur de conduire et reprendre la route
Par Véronique Bergeot ·

Vous avez votre permis, parfois depuis des années, mais vous trouvez toujours une raison de ne pas prendre le volant. L'autoroute vous paraît impossible. Un trajet inconnu vous tient éveillé la veille. Ou bien c'est en passager que vous vous agrippez à la poignée à chaque virage. Cette peur porte un nom : l'amaxophobie, la peur de conduire.
Je suis sophrologue, hypnothérapeute et coach à Bordeaux. J'ai déjà écrit sur le stress du permis de conduire, celui de l'examen. Ici, je parle de la peur qui reste après, chez des personnes qui savent conduire. Celles qui m'en parlent ont souvent honte, comme si elles étaient les seules. Elles ne le sont pas.
Vous trouverez ici d'où vient souvent cette peur, ce qui se passe dans le corps, une méthode pour reprendre la route par étapes, une routine pour le trajet, ce que disent les études et quand voir un médecin.
Amaxophobie : quand la peur de conduire devient une phobie
Un peu d'appréhension au volant, tout le monde en a : sous la pluie, de nuit, dans une ville qu'on ne connaît pas. Cette vigilance est utile. La phobie, c'est autre chose. Le Manuel MSD, une référence médicale, décrit les phobies spécifiques comme une peur marquée, présente depuis au moins six mois, hors de proportion avec le danger réel, qui pousse à éviter activement la situation. Il estime qu'elles touchent environ 8 % des femmes et 3 % des hommes sur une année.
Dire si vous êtes concerné au sens médical, c'est le rôle d'un médecin, pas le mien. Mais quelques repères parlent d'eux-mêmes : vous refusez des invitations pour ne pas avoir à conduire, vous faites de longs détours pour éviter l'autoroute, vous dépendez des autres pour des trajets que vous saviez faire.
Les formes que prend la peur de la route
Elle ne ressemble pas à la même chose chez tout le monde. Certaines personnes ne conduisent plus du tout. D'autres conduisent, mais seulement sur des trajets connus. Une étude de l'université de Würzburg décrit ces trois réactions : éviter de conduire en général, éviter certaines situations comme l'autoroute ou les routes inconnues, ou rouler avec une prudence excessive pour tenir la peur à distance.
Et il y a la peur en passager, qui surprend souvent : on n'a pas les mains sur le volant, et c'est justement ce qui inquiète.
D'où vient la peur de la route
On pense tout de suite à l'accident. C'est une cause fréquente, mais pas la seule. Une revue de l'université Massey, en Nouvelle-Zélande, note que la recherche s'est longtemps concentrée sur les accidents, alors qu'une peur de conduire sans accident peut être tout aussi forte.
Une petite étude menée auprès de 30 personnes ayant une phobie de conduire les a interrogées sur le début de leur peur. Pour 40 % d'entre elles, tout avait commencé par une attaque de panique sur l'autoroute. Une collision venait ensuite, pour 20 %. D'autres citaient une frayeur en voiture, ou une période de stress familial. L'échantillon est très petit, mais il dit quelque chose d'important : la peur ne naît pas forcément d'un danger réel sur la route.
Ce que j'observe souvent
Le NHS, le service de santé britannique, rappelle que les phobies sont souvent liées à un événement effrayant ou à une période stressante, et qu'elles peuvent s'apprendre au contact d'un proche anxieux. Chez les personnes que j'accompagne, je retrouve souvent ce mélange : une période chargée, un malaise un jour sur la route, puis un évitement qui s'installe doucement. On a eu son permis, on a peu conduit, et chaque mois sans conduire rend la reprise plus lourde.
Avec l'âge
La peur peut aussi apparaître plus tard. Une enquête auprès de 1 170 conducteurs néo-zélandais de 65 ans et plus indique que 11 % d'entre eux décrivent une appréhension au volant modérée à forte, qui les amène à moins conduire. Les chercheurs ont aussi observé que plus cette appréhension était forte, plus la qualité de vie était basse.
Ce qui se passe dans le corps au volant
Face à ce qu'il perçoit comme une menace, le corps se met en alerte. Le NHS décrit les sensations typiques d'une phobie : la tête qui tourne, le cœur qui s'emballe, la poitrine serrée, les tremblements, parfois la nausée, et cette peur de s'évanouir ou de perdre le contrôle.
Au volant, ces sensations sont d'autant plus impressionnantes qu'on ne peut pas s'arrêter n'importe où. Les mains se crispent, les épaules montent, la respiration devient courte et haute. Et le regard se rétrécit : on fixe la voiture de devant, on oublie les rétroviseurs. Le cerveau lit tout ça comme la preuve que le danger est réel, et la peur monte encore. Cette boucle n'a rien à voir avec un manque de volonté, et elle ne dit rien de vos capacités de conducteur.
Reprendre la route par petites étapes
L'approche la plus étudiée face aux phobies est l'exposition progressive. Le Manuel MSD en explique le principe : on fait la liste des situations qui font peur, de la plus facile à la plus difficile, et on les affronte une par une, avec des techniques de relaxation et de respiration. On ne passe à la marche suivante que quand la précédente est devenue supportable.
Construire votre échelle
Prenez une feuille et notez une dizaine de situations. Par exemple :
- vous asseoir au volant, moteur coupé, dans votre allée ;
- faire le tour du pâté de maisons un dimanche matin ;
- aller à la boulangerie, accompagné ;
- refaire le même trajet seul ;
- rouler dix minutes sur une route de campagne ;
- prendre la rocade à une heure creuse, pour une seule sortie ;
- faire un trajet inconnu avec le GPS ;
- rouler sur l'autoroute, de jour, par temps sec.
Notez pour chaque étape votre peur de 0 à 10. Commencez par celle qui est autour de 3 ou 4. Répétez-la plusieurs fois, jusqu'à ce que la note baisse, avant de monter d'un cran.
Se faire aider pour les gestes
Si vous n'avez pas conduit depuis longtemps, quelques heures avec un moniteur d'auto-école peuvent faire beaucoup. Je ne m'occupe pas de la technique de conduite : c'est son métier. Mais savoir que vos gestes sont sûrs enlève une partie de l'inquiétude.
Une routine pour avant et pendant le trajet
Voici ce que je propose souvent en séance. Ces gestes ne font pas disparaître une phobie. Ils vous aident à traverser un trajet sans que la peur prenne le volant à votre place.
Avant de démarrer
Asseyez-vous, réglez le siège et les rétroviseurs sans vous presser. Posez les mains sur les cuisses. Sentez le dossier dans votre dos, vos pieds sur le plancher. Puis inspirez par le nez en comptant jusqu'à quatre, et soufflez doucement par la bouche en comptant jusqu'à six. Cinq fois. Le NHS cite les exercices de respiration parmi ce qu'on peut faire soi-même face à une phobie. Si vous aimez un cadre précis, la cohérence cardiaque suit le même principe et se pratique très bien la veille au soir.
Pendant le trajet
- Desserrez les mains sur le volant à chaque feu rouge, et laissez tomber les épaules.
- Décrivez à voix basse ce que vous faites : « je regarde à gauche, je mets mon clignotant, je ralentis ». Ça ramène l'attention sur la route plutôt que sur la peur.
- Gardez une expiration longue, même en roulant, sans fermer les yeux bien sûr.
- Repérez à l'avance les endroits où vous pouvez vous arrêter : une aire, un parking. Savoir qu'une sortie existe rassure déjà.
Si la panique monte
Mettez votre clignotant et arrêtez-vous dès que c'est possible en sécurité. Coupez le moteur, soufflez longuement, laissez la vague passer. Elle monte, puis redescend. Ensuite, reprenez la route, même pour un trajet court. Rentrer à pied en laissant la voiture renforce l'idée que vous n'y arrivez pas.
Ce que disent les études sur les accompagnements
La recherche sur la peur de conduire est encore modeste. Une bonne partie concerne la réalité virtuelle, avec des simulateurs de conduite.
Dans l'étude de Würzburg, 14 personnes ont suivi deux séances de préparation, puis cinq séances d'exposition en simulateur, construites à partir de leur propre échelle de peur. À la fin, un test en circulation réelle : toutes ont réussi des situations qu'elles évitaient avant, et 71 % ont eu une conduite jugée adaptée par le moniteur. 93 % gardaient ce progrès douze semaines plus tard. Mais il n'y avait pas de groupe de comparaison, et les auteurs demandent eux-mêmes des essais plus solides.
Une revue de l'université du Queensland a rassemblé 14 études sur ces programmes en réalité virtuelle. Ils semblent faisables et bien acceptés, mais les études sont petites, souvent sans groupe contrôle, et de faible qualité. Je préfère vous le dire franchement : on manque encore de preuves solides. Le principe, en revanche, rejoint celui de l'exposition progressive, que le Manuel MSD présente comme l'approche la plus étudiée face aux phobies.
Ce que la sophrologie et l'hypnose peuvent apporter
Il n'existe pas d'étude sérieuse sur la sophrologie face à l'amaxophobie. Ce que je propose s'appuie sur ce qui aide face à la peur en général. Le Manuel MSD cite la relaxation, la respiration et l'hypnose parmi les outils qui accompagnent l'exposition, et le NHS mentionne l'hypnothérapie parmi les accompagnements possibles.
En sophrologie, on apprend d'abord à repérer la tension dès qu'elle commence, dans les mains, la mâchoire, le ventre, et à la relâcher. Puis on prépare les trajets au calme, en visualisation : vous vous voyez monter en voiture, démarrer, prendre la bretelle d'autoroute en respirant tranquillement. Le corps répète la scène détendu avant de la vivre. La séance peut se faire au cabinet ou en visio.
Et l'hypnose ?
Avec l'hypnose, telle que je la pratique, on approche la route en imagination, dans un état de détente profonde. Le Manuel MSD décrit cette démarche : se sentir calme en visualisant un endroit confortable, puis changer peu à peu sa façon de voir la situation redoutée. L'hypnose se fait uniquement au cabinet.
Comment je travaille
On part de votre échelle à vous et de ce qui vous manque le plus : aller voir vos parents sans dépendre du train, conduire les enfants à leur activité, partir en vacances. Entre les séances, vous faites les petites marches dans la vraie vie, à votre rythme. Si d'autres peurs s'invitent, comme la peur du vide sur un viaduc, la démarche est proche.
Quand consulter et comment commencer
La sophrologie et l'hypnose ne remplacent pas un avis médical. Voyez votre médecin si :
- la peur vous empêche de travailler, de vous déplacer ou de voir vos proches ;
- vous avez des crises de panique au volant ou ailleurs, surtout si elles reviennent ;
- la peur est apparue après un accident et s'accompagne de cauchemars, de souvenirs qui reviennent sans prévenir ou d'un sommeil très perturbé ;
- vous vous sentez déprimé depuis plusieurs semaines.
Le NHS conseille de consulter dès qu'une phobie affecte votre vie. Votre médecin pourra vérifier qu'aucune cause physique ne se cache derrière les malaises et vous orienter si besoin vers un professionnel formé aux approches cognitives et comportementales. Je travaille en complément, jamais à la place.
Pour commencer dès aujourd'hui, écrivez votre échelle, et faites l'exercice de respiration trois minutes par jour, avant d'en avoir besoin au volant. Pour être accompagné, vous pouvez réserver une séance de sophrologie pour adultes, en visio ou au cabinet, ou une séance d'hypnose pour adultes, rue Ducau. Je reçois en tant qu'hypnothérapeute à Bordeaux, et mon parcours est sur la page à propos.
Questions fréquentes
Comment s'appelle la peur de conduire ?
On l'appelle l'amaxophobie, d'un mot grec qui désigne le char ou la voiture. Le terme s'emploie pour une peur de conduire, ou d'être en voiture, qui devient intense, durable et pousse à éviter la route. Avoir un peu d'appréhension sur un trajet inconnu est normal. On parle de phobie quand la peur est hors de proportion avec le danger réel et qu'elle limite votre vie depuis des mois.
J'ai mon permis mais j'ai peur de conduire, est-ce normal ?
C'est très courant, et ça ne veut pas dire que vous conduisez mal. Beaucoup de personnes ont réussi l'examen puis ont peu conduit, et la peur s'est installée avec l'évitement. Le plus utile est de reprendre par de tout petits trajets, connus et sans enjeu, puis d'allonger peu à peu. Quelques heures avec un moniteur d'auto-école peuvent aussi redonner confiance dans vos gestes.
Comment ne plus avoir peur en voiture quand on est passager ?
En passager, la peur vient souvent du sentiment de ne rien contrôler. Asseyez-vous bien calé, les pieds à plat, et occupez votre attention : le paysage, une conversation, une musique. Allongez l'expiration quand la tension monte. Dites aussi au conducteur ce qui vous aide, par exemple rouler un peu moins vite ou prévenir avant de doubler. Si la peur vous empêche de voyager, parlez-en à votre médecin.
Que faire si je panique au volant ?
Si vous le pouvez, mettez votre clignotant et arrêtez-vous dans un endroit sûr : une aire, un parking, une place. Coupez le moteur, posez les mains sur les cuisses et soufflez longuement plusieurs fois. La vague de panique monte puis redescend, même si ça paraît long. Quand elle est passée, reprenez la route sur un trajet court. Si ces crises reviennent souvent, voyez votre médecin.
Sources
- Manuel MSD (édition professionnelle), Phobies spécifiques
- Kaussner Y et al., Treating patients with driving phobia by virtual reality exposure therapy - a pilot study, PLoS One, 2020
- Taylor J et al., Driving-related fear: a review, Clin Psychol Rev, 2002
- Munjack DJ, The onset of driving phobias, J Behav Ther Exp Psychiatry, 1984
- NHS (service de santé britannique), Phobias (en anglais)
- Taylor JE et al., How Does Driving Anxiety Relate to the Health and Quality of Life of Older Drivers?, J Appl Gerontol, 2022
- Elphinston RA et al., Psychological therapy using virtual reality for treatment of driving phobia: a systematic review, Disabil Rehabil, 2023
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